•  Avant-propos.

    En huit articles, nous nous permettons de publier textuellement, afin de préserver le sens que les intervenants ont voulu attribuer à leur témoignage, et par conséquent aussi, celui des rédacteurs des différents reportages qu'ils ont effectué à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre.

    Les huit articles sont intitulés :

    1. J'ai échappé sept fois à la chambre à gaz.
    2. Ce retour dont René n'a pas gardé bon souvenir.
    3. Auschwitz-Birkenau : visite au champ d'horreur.
    4. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père.
    5. Les cloches "volées" : une autre déportation.
    6. René GREINDL, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald.
    7. L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers.
    8. Le prisonnier belge devenu chef du village allemand.

    **************************************************

    Un chef de village allemand hitlérien destitué par les américains, et voilà un prisonnier belge qui assume les fonctions de bourgmestre durant quelques temps. C'est un cas unique vécu juste après la libération des camps, par l'actuel bourgmestre d'Aywaille, Joseph BONMARIAGE.

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    Chauffeur d'ambulance, capturé à Ostende après la campagne des dix jours, Joseph BONMARIAGE a vécu cinq longues années en captivité en Allemagne.

    Après un tri à Nuremberg, il se retrouve dans un village allemand, nommé Ulsenhein, à 500 kilomètres de la frontière. C'est sa profession d'agriculteur, alors qu'il n'est âgé que de vingt ans, qui lui permet de rejoindre ce bourg en plein cœur de la campagne : "Nous étions seize dans le village, explique M. BONMARIAGE. Je me souviens que la moitié d'entre nous n'étaient pas des fermiers. Ils avaient mentis, pour échapper à des conditions plus difficiles de détention. Ce sont les véritables fermiers, comme moi, qui leurs ont appris la façon de travailler, la manière de traire les vaches..."

    "Il n'y avait que deux sentinelles pour nous surveiller, continue-t-il, nous logions au-dessus d'un café, aménagé pour la circonstance avec des grillages et des barreaux aux fenêtres. Le matin, nous partions vers cinq, six heures, pour rentrer lorsque le travail était fini".

    Un chef de village hitlérien.

    Des souvenirs, Joseph BONMARIAGE en a conservés, comme celui d'un cordonnier allemand : "Il donnait toujours la priorité aux chaussures des prisonniers. Il faut savoir qu'à cette époque, la qualité des chaussures était primordiale. Lorsqu'il est mort, des années après la libération, je suis allé à son enterrement pour lui rendre hommage, c'était réellement une brave personne".

    En 45, les américains libèrent les camps. On questionne alors M. BONMARIAGE pour savoir s'il a à se plaindre de sa captivité. "Non, répond-t-il. Les fermiers allemands ne nous ont pas rendu la vie trop difficile. Par contre le chef du village a voulu nous obliger à dire bonjour par " Heil Hitler ".

    C'est un refus catégorique que les prisonniers lui adressent. La vie sera plus difficile pour eux à partir de ce moment-là.

    En connaissance de cause, les Américains décident que cette personne ne peut rester responsable du village. Elle est démise de ses fonctions sur le champ et c'est Joseph BONMARIAGE qui est nommé en remplacement.

    Le mal du pays.

    Quelques temps plus tard, le nouveau chef se retrouve seul. Ses amis de captivité sont retournés en Belgique. Même si l'expérience lui plaît, le mal du pays commence à le chatouiller : "C'est alors que j'ai repris contact avec les américains. Ils m'ont demandé de désigner quelqu'un. Je n'ai pas hésité, j'ai choisi le meilleur patron, qui traitait très bien ses "prisonniers" ; il s'appelait Johan SCHEIWTZER. Je suis allé le trouver. Au départ, sa femme ne voulait pas qu'il accepte. Puis on a bu quelques verres de cidre et il a changé d'avis. Il est resté bourgmestre durant 17 ans".

    Cette expérience donnera à Joseph BONMARIAGE l'envie de s'impliquer dans la vie communale. En rentrant en Belgique, il envisage de se présenter aux élections, mais sa mère le lui interdit, sous prétexte qu'il va se créer des ennemis et que le travail de la ferme prime sur le reste. Il obéit, mais quelques années plus tard, il se présente. Depuis il comptabilise douze années d'échevinat et trente et un an de mayorat à Harzé et Aywaille.

    P. DU.

    (Article signé P. DU. paru dans le journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.)

    Le prisonnier belge devenu chef du village allemand. (8)

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.

    À la libération des camps, Joseph BONMARIAGE a assumé les fonctions de bourgmestre intérim.

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  •  Avant-propos.

    En huit articles, nous nous permettons de publier textuellement, afin de préserver le sens que les intervenants ont voulu attribuer à leur témoignage, et par conséquent aussi, celui des rédacteurs des différents reportages qu'ils ont effectué à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre.

    Les huit articles sont intitulés :

    1. J'ai échappé sept fois à la chambre à gaz.
    2. Ce retour dont René n'a pas gardé bon souvenir.
    3. Auschwitz-Birkenau : visite au champ d'horreur.
    4. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père.
    5. Les cloches "volées" : une autre déportation.
    6. René GREINDL, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald.
    7. L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers.
    8. Le prisonnier belge devenu chef du village allemand.

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    Je reviens de l'Enfer pour rendre un témoignage qui se répétera jusqu"à la fin des âges.

    Ainsi se termine Buchenwald de Léon LELOIR. Quatre mille alexandrins composés et mémorisés au fil de la vie concentrationnaire. C'est par la poésie que beaucoup de Belges découvrirent en 1945 l'horreur des camps.

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    Léon LELOIR, des Pères Blancs d'Afrique, était d'une activité débordante. Montois d'origine, enseignant, auteur d'une vingtaine de livres dont des romans, des œuvres religieuses, des traductions grecques, fondateur de la revue Grands Lacs, installée rue Grangagnage à Namur, devenue plus tard Vivante Afrique, il est nommé par Londres, début 1942, aumônier du Maquis des Ardennes qui couvrent également le nord de la France. Lors de son arrestation en juillet 44 sur le pont de Dinant, il a visité soixante refuges de maquisards. Il se tait sous la torture et est déporté à Buchenwald.

    La Muse de Buchenwald.

    Léon LELOIR s'était écarté de la Muse qui l'inspirait en sa jeunesse. Il y revient car elle va l'aider à rendre témoignage. En quelques mois, en vingt-deux chants, il compose quatre mille vers, les mémorise. Jules-Louis TELLIER, à l'époque critique artistique et littéraire à Vers l'Avenir, les reporte aux origines de la poésie orale et populaire, aux chants de geste.

    Il ne tait rien. La distribution de nourriture :

    Il s'agit de toucher le quart de boule dure

    Que teintent vert de gris d'antiques moisissures.

    Ce petit qui se bat pour une cuillère de sel,

    Le croirais-tu, c'est un lieutenant-colonel.

    Ce vieux pris à voler un quart de confiture,

    Revêt en France une haute magistrature.

    Ce paysan troquant du tabac pour du pain,

    Hier chef communiste et ministre demain.

    Ou encore la non-déclaration d'un décès :

    Nouant autour du cou son bras raidi de glace.

    Étranglé, je criai : "Hier" (Présent !) à sa place.

    En hâte, on partagea chemise et pull-over,

    Je gagnai pile ou face un vieux manteau d'hiver.

    On omit du décès la déclaration

    Pour toucher ce matin encore sa ration.

    Il pense à sa famille :

    ... Le soir, lorsque Gotha s'embrase à l'horizon

    C'est le même soleil qui dore la maison.

    Que tous pardonnent.

    En cent vingt-huit vers, Léon LELOIR raconte l'assassinat de René GREINDL, le gouverneur résistant du Luxembourg (voir article précédent). Cela se passe en février 45 :

    ... Il fut le vingt au soir, neuf heures et demie,

    Au block soixante et un, tué par trois amis.

    Car j'ai vu la seringue avec le cyanure

    De potassium qui verdâtrait la rainure.

    Mais, auparavant. René GREINDL avait confié oralement son testament au Père LELOIR. Parmi les recommandations et souhaits :

    Puisse l'un de mes fils se vouer missionnaire !

    Je le vois s'embarquer par la grâce enhardi

    Vers ton fascinateur Ruanda-Urundi.

    Plus tard, deux de ses fils iront en mission au Rwanda. Il exprime aussi cette volonté qui sera exaucée, condensée en deux vers :

    Après moi, comme moi, je veux que tous pardonnent :

    Je veux qu'on ne recherche et n'accuse personne.

    Adieu ma Muse.

    Le 10 avril 1945, Léon LELOIR est prévenu qu'il doit être pendu :

    Le chant est arrêté par la mort du poète.

    Demain il va payer ce livre de sa tête.

    Il se cache au block des médecins et le onze, jour de la fête de son patron, celui qui a fait reculer Attila, les Américains sont là :

    Il suffit sur Weimar d'une pointe de chars.

    Léon LELOIR peut arrêter la geste de Buchenwald :

    Les chars sont là. La vie est belle. Adieu, ma Muse.

    Muse de Buchenwald. Muse que rien n'amuse !

    Quelques mois plus tard, sur une route de France, mourra dans un accident, à 37 ans, celui qui avait dit : "Si c'est une grâce d'être sauvé de Buchenwald, c'est une plus grande d'y être venu, à ce point qu'il valait la peine d'obtenir la grâce de l'entrée même sans celle de sortie".

    Jo MOTTET.

    (Article de Jo MOTTET paru dans le journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.)

    L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers. (7)

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.

    Il a raconté l'horreur en vers.

    Buchenwald, de Léon LELOIR, avait été édité en 1945 par les Éditions du Rendez-Vous à Marchienne-au-Pont et avait immédiatement dépassé les dix mille exemplaires. La traduction néerlandaise était sortie aux Éditions du Mimosa à Merxem. Les deux volumes sont aujourd'hui quasi introuvables.

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  •  Avant-propos.

    En huit articles, nous nous permettons de publier textuellement, afin de préserver le sens que les intervenants ont voulu attribuer à leur témoignage, et par conséquent aussi, celui des rédacteurs des différents reportages qu'ils ont effectué à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre.

    Les huit articles sont intitulés :

    1. J'ai échappé sept fois à la chambre à gaz.
    2. Ce retour dont René n'a pas gardé bon souvenir.
    3. Auschwitz-Birkenau : visite au champ d'horreur.
    4. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père.
    5. Les cloches "volées" : une autre déportation.
    6. René GREINDL, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald.
    7. L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers.
    8. Le prisonnier belge devenu chef du village allemand.

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    Après le guerre, Anne-Marie VISART de BOCARMÉ écrivait, pour un cercle restreint, deux ouvrages : Noël 1944 à Isle-la-Hesse et René GREINDL, mon mari. Les ayant découverts ? Omer MARCHAL a obtenu de la famille l'autorisation de les éditer, regroupés et avec des annexes.

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    Engagé à seize ans dans les rangs de l'armée belge alors qu'éclate la première guerre mondiale, le baron GREINDL est mobilisé à sa demande le 10 mai 1940. Après une carrière d'ingénieur qui le conduit dans des sucreries en Italie et en Roumanie, il achète le château d'Isle-la-Hesse, près de Bastogne, devient, grâce à sa maîtrise de la langue allemande, commissaire d'arrondissement à Saint-Vith puis à Bastogne.

    Cette connaissance de l'allemand lui permet un coup d'éclat lors de sa libération. Il quitte le camp en compagnie de deux cents Chasseurs Ardennais munis d'un faux laissez-passer.

    Il devient, le 17 août 1940, en l'absence du gouverneur Fernand van den CORPUT réfugié dans le Midi de la France, le gouverneur ad interim de la province de Luxembourg. A partir de 1941, il se heurte au nouveau secrétaire général du ministère de l'Intérieur, le nationaliste flamand Gérard ROMSÉE. Le gouverneur GREINDL est ouvertement accusé de saboter la production agricole du Luxembourg.

    Il devient également la cible des milieux rexistes et du journal Le Pays Réel qui le considèrent comme un trouble-fête empêchant des nominations partisanes au sein de l'administration.

    En mai 1942, René GREINDL informe ROMSÉE qu'il est démissionnaire dès l'instant où le Moniteur annoncera la nomination des députés permanents remplaçant ceux qui avaient été révoqués sous prétexte de l'âge. Dans un premier temps, l'occupant renonce devant la fermeté affichée par le gouverneur. Mais celui-ci est placé sous étroite surveillance policière alors qu'il manifeste de plus en plus fréquemment en public une attitude profondément hostile aux Allemands et à leurs collaborateurs belges. Finalement, il est démis de ses fonctions et interdit de séjour dans la province de Luxembourg.

    C'est ainsi que le 24 janvier 1944, en son absence d'Isle-la-Hesse, naît son treizième enfant, sa septième petite fille.

    Après la nomination du gouverneur rexiste DEWEZ en mai 1944, René GREINDL est autorisé à regagner la province de Luxembourg. Il prend une part active à la Résistance. Le 27 juillet, à 4 h du matin, la Gestapo cerne son habitation. Une perquisition permet l'arrestation d'un réfractaire et d'un jeune Juif caché depuis plus d'un an. Peu après, il entre dans la clandestinité rejoignant les maquis du nord-Luxembourg où se trouvent déjà deux de ses fils. Philippe et Réginald. En mission, il est arrêté à Soy, le 7 septembre 1944. Transféré à Cologne, il est déporté le 10 janvier 1945 au camp de concentration de Buchenwald où il trouve une mort tragique le 20 février 1945. Le baron GREINDL est assassiné par le kapo Ludwig GYMNICH au bloc G1 par une injection de cyanure.

    J.-M. T.

    (Article de J.-M. T. paru dans le journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.)

    René Greindl, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald. (6)

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du lundi 8 mai 1995.

    Tragiquement mort à Buchenwald.

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  •  Avant-propos.

    En huit articles, nous nous permettons de publier textuellement, afin de préserver le sens que les intervenants ont voulu attribuer à leur témoignage, et par conséquent aussi, celui des rédacteurs des différents reportages qu'ils ont effectué à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre.

    Les huit articles sont intitulés :

    1. J'ai échappé sept fois à la chambre à gaz.
    2. Ce retour dont René n'a pas gardé bon souvenir.
    3. Auschwitz-Birkenau : visite au champ d'horreur.
    4. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père.
    5. Les cloches "volées" : une autre déportation.
    6. René GREINDL, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald.
    7. L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers.
    8. Le prisonnier belge devenu chef du village allemand.

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    Déportation en Allemagne, retour au pays. Ce vocabulaire ne s'appliquait pas seulement aux hommes mais aussi aux cloches d'église. Plusieurs milliers d'entre elles furent saisies par l'occupant. Celles qui purent échapper à la destruction furent triomphalement accueillies lors de leur retour en Belgique en 1945.

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    Le 19 décembre 1942, une ordonnance de l'autorité militaire d'occupation oblige les fabriques d'église de Belgique à livrer toutes les cloches de bronze à l'Allemagne. En pleine guerre contre la Russie, le IIIe Reich a en effet besoin de métaux non-ferreux pour son industrie d'armement. Dans ce but, il n'hésite pas à réquisitionner et à fondre les cloches des pays occupés afin d'en extraire cuivre et étain pour ses usines de guerre

    Scandale.

    En Belgique, la mesure allemande provoque évidemment le scandale et entraîne une condamnation publique de la part de l'épiscopat. Par ailleurs, dès le 18 mai 1943, mais en accord avec l'autorité allemande, se constitue une commission de sauvegarde : elle est chargée de veiller au maintien en Belgique des cloches et des carillons historiques. Cette commission ira souvent au-delà de sa mission officielle et s'efforcera de freiner les saisies qui commencent à l'été 1943 pour se poursuivre à un rythme intensif. Les cloches sont dépendues des tours d'église par une firme belge "spécialisée", la société VAN CAMPENHOUT.

    À la fin de l'année, pour l'ensemble de la Belgique, 2 820 cloches ont été dépendues, ce qui représente un poids total de métaux de 2 173 318 kilos. À ce stade, les Allemands manifestent leur intention de "libérer" toutes les cloches saisies à la condition que la Belgique leur donne l'équivalent en métaux non ferreux. Il n'en sera rien, si bien que les réquisitions continueront jusqu'à la libération du pays, en septembre 1944. Les cloches sont généralement chargées sur train ou bateaux et expédiées en Allemagne pour être fondues à la Nord deutsche Raffinerei Gesellschaft, de Wilhemsburg, près du port d'Hambourg. De plus en plus de clochers se vident ; un silence de vendredi saint pèse lourdement sur des centaines de village ou de quartiers urbains.

    Résistance.

    La saisie des cloches et leur "déportation" en Allemagne ne choquent pas que les catholiques. Une cloche, à l'époque, c'était souvent la voix de toute une communauté, l'expression des allégresses, des espérances et des peines collectives. Leur enlèvement, "un vol" disait-on alors, est considéré comme une atteinte de plus aux droits des Belges, à leurs traditions, à leur honneur national. Dans de nombreuses paroisses, d'émouvantes cérémonies d'adieu sont organisées par les enfants. L'occupant n'ose pas réagir. Ici et là, la résistance va plus loin et parvient à empêcher la saisie : des cloches sont subtilisées avant l'arrivée des "dépendeurs" ; on les enterre dans des cimetières, sous le pavé des tours d'églises, dans des caniveaux d'usine ; on les engloutit dans des étangs ; des camions de la firme van Campenhout sont cambriolés au détour d'un bois. Les résistants du chemin de fer se montreront également très actifs ; ils arriveront à détourner des wagons entiers que les Allemands avaient chargés de cloches à destination d'Hambourg.

    Il n'empêche. Lorsque survint la libération de la Belgique, les "dépendeurs" avaient accompli un joli travail en décrochant un total de 4 568 cloches, soit un poids de 3 145 656 kilos ! Fort heureusement, plusieurs centaines de ces cloches n'eurent pas le temps d'être expédiées en Allemagne. On les retrouva entassées principalement sur des quais de gare ou à l'île Monsin à Liège, d'où elles partaient par bateau vers l'Allemagne.

    Le retour au pays.

    Plusieurs milliers de cloches avaient cependant pu être acheminées jusqu'à Hambourg. Nombre d'entre elles furent détruites à Wilhemsburg. Toutefois, les fondeurs allemands ne parvinrent pas à traiter tout leur butin. Après la capitulation de IIIe Reich, les troupes alliées découvrirent en Allemagne un bon millier de cloches belges marquées à la craie, ce qui permit leur identification rapide. Elles furent rapatriées par bateau et accostèrent à Anvers dès le 8 octobre 1945.

    Le retour des cloches dans les paroisses donna lieu à des cérémonies extraordinaires de liesse collective. Dans de nombreux villages, elles furent portées en triomphe sur des chariots ou des charrettes ornés de guirlandes de fleurs. À Witry, dans la province de Luxembourg, on vit un vieux paroissien, fou de joie, frapper sur la cloche en criant "Vive l'Amérique, Vive les Alliés", tandis que le représentant de la force publique, un garde champêtre, solennisait le cortège tant bien que mal en caracolant à cheval derrière le glorieux chariot.

    (Article signé Jean-Marie DOUCET, paru dans le journal "Vers l'Avenir" du samedi 6 et dimanche 7 mai 1995.)

    Les cloches "volées" : une autre déportation. (5)

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du samedi 6 et dimanche 7 mai 1995.

    Cachée pendant l'occupation, cette cloche de la paroisse de Warnant-Dreye, près de Huy, sort de terre à la libération, tirée par un robuste cheval heshignon.

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    COULÉ DANS LE PORT D'HAMBOURG PAR LA RÉSISTANCE VERVIÉTOISE.

    Le 22 juillet 1944, à six heures du matin, le "Julia", un bateau réquisitionné par l'autorité d'occupation, quittait l'île Monsin (Liège). Il prit la direction du port d'Hambourg, emportant 447 cloches belges saisies par les Allemands. Jamais le bateau ne put livrer sa cargaison à la fonderie de Willemsburg. En effet, le curé de Glain, aidé par la résistance verviétoise, avait purement et simplement saboté le chaland. Toutefois, selon le plan des résistants, le bateau aurait dû couler dans le canal Albert. En réalité, il ne sombra qu'à son arrivée dans le port d'Hambourg, où il fut retrouvé avec son chargement par le président de la commission belge de sauvegarde des cloches, en 1945 ! La plupart des cloches englouties purent être sauvées et rapatriées.

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    CONTRE LE BOLCHEVISME ATHÉE ?

    Les Allemands s'efforcèrent de justifier la réquisition des cloches belges en donnant à l'opération une dimension idéologique. À Hotton, en août 1944, face aux reproches d'un habitant, les soldats de la Wehrmacht venus "assister" les ouvriers de la firme van Campenhout, expliquèrent candidement qu'ils ne comprenaient pas pourquoi les catholiques belges s'offusquaient : "Vos cloches vont servir à faire des armes qui combattront les communistes et le matérialisme athée en Russie. Les bolcheviques sont vos ennemis. De quoi vous plaignez-vous ?" Ce type de discours rejoignait l'argument général de l'armée allemande d'occupation qui présentait chaque mesure de réquisition (le travail obligatoire des Belges en Allemagne notamment) comme une nécessité politique, justifiée par le souci de protéger la civilisation européenne...

    À quoi les évêques de Belgique avaient répliqué dans leur lettre célèbre du 21 mars 1943 : " Est-ce défendre la civilisation, n'est-ce pas plutôt l'anéantir, que d'appliquer des procédés qui violent les principes essentiels de toute civilisation".

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    En huit articles, nous nous permettons de publier textuellement, afin de préserver le sens que les intervenants ont voulu attribuer à leur témoignage, et par conséquent aussi, celui des rédacteurs des différents reportages qu'ils ont effectué à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre.

    Les huit articles sont intitulés :

    1. J'ai échappé sept fois à la chambre à gaz.
    2. Ce retour dont René n'a pas gardé bon souvenir.
    3. Auschwitz-Birkenau : visite au champ d'horreur.
    4. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père.
    5. Les cloches "volées" : une autre déportation.
    6. René GREINDL, le gouverneur résistant assassiné à Buchenwald.
    7. L'horreur de Buchenwald en quatre mille vers.
    8. Le prisonnier belge devenu chef du village allemand.

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    Ils sont plus d'un dans le cas. Nés en Belgique en 1940 alors que leur père était parti pour l'Allemagne, en captivité. Des petits garçons, des petites filles qui se sont découvert un père alors qu'ils avaient cinq ans.

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    Le 12 mai 1945, le petit village de Wansin, près de Hannut, accueille l'un des siens, Antoine MOTTET, revenu au pays après cinq ans de captivité. Un prisonnier de guerre comme tant d'autres. Pas pour le petit Jojo, diminutif de Joseph, cinq ans. Antoine est son papa. Un papa dont on lui a beaucoup parlé, mais qu'il n'a jamais vu qu'en photo. Jojo est né le 10 mai 1940, le jour de l'invasion allemande. Son père est alors mobilisé : il est sergent dans le génie.

    Un télégramme parviendra à traverser les lignes pour lui annoncer la naissance d'un fils à Wansin. Antoine MOTTET est fait prisonnier le 28 mai 1940 dans le réduit de l'Yser. Il part pour l'Allemagne, cinq longues années, laissant sa jeune femme, Marie-Josée et un fils qu'il ne connaîtra qu'à son retour de captivité.

    Jo MOTTET aura cinquante-cinq ans dans quelques jours. Directeur-rédacteur en chef du quotidien "L'Avenir du Luxembourg", marié, père de deux enfants, deux fois grand-père, il habite Udange, un village près d'Arlon. C'est là, dans un ancien moulin restauré, que nous l'avons rencontré.

    - Vous avez gardé un souvenir précis de ce jour de mai 1945 où votre père est revenu de captivité ?

    - "Il est toujours difficile de faire la part entre votre propre souvenir des choses et ce que vos proches vous en ont raconté. J'ai le souvenir d'une voiture noire arrivant dans la cour de l'école communale de Wansin, ramenant mon père.

    Toute la guerre, j'ai habité chez mon grand-père maternel avec ma mère et ma grand-mère. Mon grand-père, Joseph RENNOTTE, était l'instituteur du village et nous occupions la maison attenante l'école. C'est un oncle de ma mère qui avait été chercher mon père à la gare de Namur. Il y avait beaucoup de monde à la maison pour l'accueillir. J'étais un peu perdu au milieu de tous ces gens. Mon père m'a donné son calot, garni d'une floche argentée. J'ai mis le calot sur la tête et pavoisé ainsi devant mes petits copains.

    J'ai un souvenir précis également de moi, le lendemain matin, restant presque caché à observer mon père, grand, très amaigri par sa captivité, se rasant au rabot dans une classe de l'école. C'était pour moi un étranger. À cinq ans, je me découvrais un deuxième père".

    - Un enfant reste forcément marqué par cette absence de cinq ans ?

    - "Ce n'est que plus tard que l'on se rend véritablement compte que les premières années d'un enfant sont ultra importantes. J'ai vécu une sorte de dualité. J'ai été élevé jusqu'à l'âge de cinq ans par un grand-père que j'appelais papa. Un grand-père au caractère entier, trempé, parfois colérique, mais très attachant, alors que mon père était quelqu'un de doux, très calme, posé. Lui et moi avons dû nous apprivoiser au début.

    J'ai eu beaucoup de peine quand mon père est décédé à l'âge de quatre-vingts ans en 1986, mais j'en ai eu tout autant quand mon grand-père est décédé en 1960.

    J'ai un frère cadet qui est né en 1946 ; c'était en fait le premier bébé de mon père. J'en ai conçu des rapports parfois difficiles avec lui".

    - Naître un 10 mai 40, c'est en soi un anniversaire qu'on n'oublie pas ?

    - "Ah, non ! Je suis né le jour de l'invasion allemande. La veille de la fameuse bataille de chars de Jandrain, un village à quatre kilomètres de Wansin. Les combats entre Français et Allemands faisaient rage. On a dû nous descendre ma mère et moi, nouveau-né, à la cave où j'ai été baptisé par mon grand-père le 12 mai, jour de la Pentecôte. C'est un peu grâce à moi que l'on n'a pas été évacué et que la maison n'a pas été pillée comme tant d'autres.

    - Votre père en captivité recevait régulièrement des nouvelles de vous ?

    - "Oui, très régulièrement. Les colis arrivaient jusqu'à lui. Il a été détenu dans trois stalags différents et notamment au stalag 9 A, à Ziegenhain, dans l'ancienne RDA, où François MITTERAND est passé également. J'ai d'ailleurs une anecdote. Mon père était comme mon grand-père instituteur. Il enseignait au collège Sainte-Croix à Hannut avant sa mobilisation, le lendemain de son retour de voyage de noces, fin août en 39. En Allemagne, on lui avait envoyé une photo de moi, petit, jouant aux billes. En regardant cette photo, il a vu que j'étais gaucher. L'instituteur qu'il était n'avait pu manquer d'observer ce détail important.

    (Propos recueillis par Jean-Luc HENQUINET, paru dans le journal "Vers l'Avenir" du samedi 6 et dimanche 7 mai 1995.)

    À cinq ans, je me découvrais un deuxième père. (4)

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du samedi 6 et dimanche 7 mai 1995.

    C'est sur des photos comme celle-ci, envoyées en Allemagne que le père de Jo MOTTET a vu grandir son fils. On le voi, ici, jouant aux billes.

    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

    QUAND L'HISTOIRE SE RÉPÈTE.

    Jo MOTTET a vu pour la première fois son père Antoine, à l'âge de cinq ans, lorsqu'il revenait de captivité. Une histoire qui ne faisait que se répéter dans la famille. La maman de Jo MOTTET, Marie-Josée, qui a quatre-vingts ans et qui vit à Hannut, a connu exactement la même chose, à la Grande Guerre. Son père Joseph RENNOTTE, volontaire de guerre, était sur le front de l'Yser quand sa petite fille est née en 1915, à Wansin. Il ne l'a vue pour la première fois qu'en 1919, rentrant de l'hôpital où il était soigné pour avoir été gazé dans les tranchées.

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