• Il était une fois... une frontière.

    Le 1er janvier 1993, entrait en vigueur du grand marché unique communautaire, avec notamment en matière de circulation, la suppression des contrôles aux frontières pour les hommes et les marchandises.

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    Plus de douanes.Certains étaient unanimement satisfaits de voir les barrières rouge et blanc définitivement levées, voire enlevées, d'autres, nostalgiques, prenaient cette décision avec mélancolie, estimant avoir perdu une part de son identité régionale. Un fait est certain, les portes se sont ouvertes à la libre évasion vers les pays de vacances proches ou lointains.

    Souvenances.

    Lorsque dans les années 1950, alors que les belges se remettaient peu à peu de la rude épreuve de la guerre, s'achetaient une moto ou une voiture pour reprendre une vie normale, leur sortie du dimanche s'orientait vers Givet pour y déguster 'incontournable P.K.G.C.

    Ce cocktail, spécialité du lieu, était composé de Picon (P), kirch (K), grenadine (G) et champagne (C) dont les doses étaient laissée à l'appréciation du barman. La différence de densité des ingrédients empêchait qu'ils ne se mélangent pour donner au verre à cocktail les couleurs de l'arc-en-ciel.

    Ces précisions ne nous éloignent pas trop du sujet de notre article. En effet, pour atteindre Givet il fallait franchir une frontière qui, en ce temps était gardées par des douaniers pas tendres du tout à l'égard des fraudeurs. Le passage obligé de la frontière engendrait, à coup sûr, une véritable appréhension quand bien même on n'avait rien à se reprocher.

    Une vraie frontière.

    Jadis, la frontière française du sud de la province de Namur était véritablement une frontière. De chaque côté celle-ci, les gens s'exprimaient dans un patois identique, du moins jusqu'au pont de Revin. Les travailleurs frontaliers belges la franchissaient chaque jour pour se rendre aux usines métallurgiques de Vireux ou aux usines de produits textiles des environs de Givet, sinon à d'autres entreprises de la région.

    Si une frontière est une limite conventionnelle et souveraine entre deux états, entre deux peuples, entre d'autres coutumes, franchir celle de la "Pointe de Givet", c'était aller à la rencontre de plateaux désolés ponctué de très anciennes bornes en pierre rongées par le temps, mais aussi vers d'anciennes carrières vertigineuses, de bistrots perdus, repaires de vagabonds de tous poils au goût commun pour le Picon et le Pernod.

    La frontière épousait le cours de la Meuse par Vireux-Molhain, Aubrives, Chooz, abordait Givet, grimpait vers les casemates du fort de Charlemont en direction de Doische, puis redescendait vers le dancing bien connu du "Paradou", longeait la route et plongeait définitivement vers le "Café Français" et le poste de douane de Heer-Agimont.

    A la sortie de Givet, côté français, on marquait un arrêt au modeste bureau du poste frontière de "Pavillon", suivi d'un no mans land bien espacé. Côté belge, un bâtiment de briques rouges patinées constituait le poste du "Petit Caporal" sur lequel, vers les années 1938, régnait le brigadier THOMSON.

    Les barrières blanc rouge.

    A cette époque, la douane était omniprésente avec ses barrières blanc rouge. Les postes les moins importants étaient d'aspect assez élégant. Par contre, au détour d'une route caillouteuse et poussiéreuse apparaissait soudain un modeste cagibi, vieille bâtisse acquise par l'Etat belge.

    En face du poste de Vaucelles, Mme REGNIER tenait un café-épicerie. Elle vendait de gros biscuits délicieusement fourrés qui ont fait le renom de la maison auprès des cyclistes et randonneurs.

    Des hauteurs de Vaucelles, on domine de vastes collines descendant vers la Meuse française. Un sentier pentu était celui des fraudeurs, hommes, femmes ou même enfants bien drillés, qui se livraient au trafic du tabac, du beurre, de la dentelle, de l'alcool, du parfum ou d'autres produits comme la saccharine durant la guerre. La contrebande à cet endroit tenait autant du sport que du folklore.

    Un gabelou belge nommé Omer.

    Pour Omer, être douanier, c'était une vocation. Sa tenue était toujours impeccable, uniforme kaki en gros drap à collet et parements verts, bien sanglé de son ceinturon et guêtres couleur fauve. Son haut képi du style "gendarme" était orné d'un liseré vert.

    Cette tenue se prêtait bien aux embuscades nocturnes dans les petites cabanes de fortune éparpillées çà et là aux orées des bois au bord des routes.

    A choisir, l'uniforme noir bleu rouge du douanier français était moins disparate que celui du belge.

    Néanmoins, le douanier Omer avait belle allure dans son irréprochable tenue de service. Ses qualités professionnelles étaient innombrables, assidu, attentif, infatigable, rapide et efficace, impitoyable aussi lors des contrôles et surtout des prises.

    Aux contrevenants de petit ou gros calibre, de sa voix pointue et pathétique, sans pardon dans le timbre, il criait : "Mais vous vous rendez compte ? Vous trompez l’État ! Vous trompez l’État ! " .

    Un jour, Cécile, sa jeune épouse d'une dizaine d'années plus jeune que lui, rentre de Givet chargée comme un parfait petit trafiquant-frontière. En pensant avoir trompé l’État elle est prise d'un véritable fou rire comme quand son mari lui parlait de la grandeur de sa mission de douanier.

    Hélas, Cécile a trompé pire que l'Etat...

    Un soir, Omer rentrant d'une fatigante journée, trouve la maison absolument vide et... plus de Cécile.

    Cependant, cette situation n'empêcha pas Omer de poursuivre sa carrière au sein de l'Administration des douanes et accises.

    Képi kaki et casquette rouge.

    Nous sommes en gare de Doische, coup de sifflet, le train venu de Florennes s'ébranle dans un immense jet de vapeur devant les deux hommes au képi, kaki pour le douanier, rouge pour le chef de station. Le convoi dégringole vers la France toute proche, franchit un passage à niveau, s'engouffre dans une tranchée dont un des talus porte un drapelet rigide rouge blanc bleu. On est en France...

    Gare de Givet, la couleur du képi du chef de station n'est plus rouge, il a viré au blanc.

    En 1941, un incendie accidentel détruit la gare de Givet aux allures imposantes, avec sa rangée interminable de bureaux, son impressionnante salle de visite douanière et la salle d'attente aux murs tapissés d'affiches laissant rêver à Paris, la Loire, la Côte d'Azur, relatives lointaines stations de vacance pour l'époque.

    Aujourd'hui, après un effort touristique considérable, Givet a pris une autre figure, souriante et reflétant la culture. Ses principales rues ternes étaient bordées d'arbre squelettiques.

    Givet s'était parée des prestigieux vestiges de 1918, on y rencontrait les derniers "poilus" en uniforme bleu horizon. En rue il arrivait de croiser des Tunisiens et autres Algériens coiffés de leur traditionnel fez. on se délectait de la croustillante "baguette" du boulanger autant que de l'accent des "grandes gueules" aux interminables bagouts.

    La "Foire aux Oignons" de Givet attirait des trains entiers venus de Namur, Dinant, d'Hastière et d'ailleurs.

    Givet, c'était tout cela...

    Nous terminons en citant le Comte de Paris, héritier légitime du trône qui, un jour, confia à un journaliste, qu'il s'était fixé au château d'Agimont dans le but de recevoir l'écho des cloches et des clairons de France.

    (D'après un reportage d'Isy LALOUX paru dans le journal "Vers l'Avenir" du mardi 12 janvier 1993.)

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    Il était une fois...une frontière.

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du mardi 12 janvier 1993.

    Le minuscule poste de douane de Vaucelles en 1949.

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    Il était une fois...une frontière.

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du mardi 12 janvier 1993.

    Le poste frontière de Petit-Doische à une époque assez ancienne.

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    Il était une fois...une frontière.

    Photo extraite du journal "Vers l'Avenir" du mardi 12 janvier 1993.

    Douanier français à Hierges, en juillet 1946, portant encore un équipement datant des années de guerre.

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    « Le flair agricole.Entité - Programme de choix à l'A.C.I.H. pour le 1er trimestre 1993. »

  • Commentaires

    1
    Kevin Flynn
    Samedi 10 Mars à 18:16

    Merci à vous deux pour une page fort intéressante! Un tout petit corrigé : je crois que les douaniers photographiés à "Mierges" seront à Hierges.

    Salutations.

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