• 1914-1918 : L'état de santé publique en Belgique.

    Après deux ans de guerre.

    Un intéressant rapport d'un médecin américain qui a pu visiter nos provinces.

    La "Commission for Relief in Belgium" avait chargé le docteur William Palmer LUCAS, directeur de la section des maladies infantiles du Collège médical de l'Université à California, de faire en Belgique, une enquête sur les conditions générales de l'hygiène, spécialement en ce qui concerne l'état de santé des enfants.

    M. HOOVER, président de la Commission du Relief ; a, lors de son récent passage au Havre, remis à M. le ministre de l'Intérieur une copie du rapport qu'à la date du 1er août écoulé lui avait fait parvenir le docteur LUCAS.

    "Il est difficile, dit celui-ci, de porter un jugement général sur l'état de santé de toute la population d'un pays même en temps normal, alors que l'on peut disposer de toutes espèces de statistiques de mortalité et de morbidité ; c'est pourquoi toute tentative de généralisation à propos de la Belgique, étant donné l'arrêt actuel des fonctions civiles est encore plus difficile. Cependant, j'ai eu a ma disposition beaucoup de statistiques locales, de rapports d'hôpitaux et de déclarations privées et individuelles, contenant des renseignements sur lesquels j'ai pu fonder mes conclusions."

    Et le docteur nous apporte tout d'abord cette constatation :

    "Il convient de déclarer qu'à l'exception de la tuberculose la population a étonnamment été exempte d'épidémies ou de maladies contagieuses ; la fièvre typhoïde, et les maladies infantiles contagieuses, par exemple, ont diminué d'une façon marquée et, à part l'influenza qui a régné l'hiver et le printemps derniers, il n'y a pas eu d'épidémies sérieuses depuis l'occupation. La haute capacité du corps médical belge, son dévouement pour la population, la surveillance constante de l'armée d'occupation en vue de protéger ses propres intérêts, ajoutés aux restrictions militaires apportées à la circulation de la population, ont probablement contribué à ce résultat."

    M. LUCAS a divisé la population en trois catégories. Et voici, dans ses grandes lignes, le résultat de son examen :

    Classes aisées. - Dans tous les pays, les classes aisées sont les dernières à souffrir d'une pénurie de nourriture, et ces classes en Belgique peuvent être écartées immédiatement, comme ayant plutôt tiré bénéfice d'une économie et d'une tempérance forcées, que subi un dommage du fait d'une mauvaise alimentation. Bien plus, le fait que cette classe a presque totalement rempli le devoir qui lui incombait de venir en aide aux moins fortunés, leur a fourni une occupation avantageuse, un stimulant, qui a, au moins jusqu'à un certain point, neutralisé le préjudice qui aurait pu résulter du surcroit d'inquiétude.

    Classes agricoles. - Les centres agricoles dans toute la Belgique sont eux aussi dans un très bon état physique ; en effet, autant qu'on puisse en juger, leur situation matérielle n'a fait que s'améliorer constamment depuis la récolte de 1915. Étant les premiers à avoir accès aux productions du sol, il est évident qu'ils ne se privent pas eux-mêmes ni leurs familles de la nourriture qu'ils récoltent, et les hauts prix qu'ils reçoivent pour le surplus ont augmenté leurs ressources de sorte qu'à la date d'aujourd'hui ils sont probablement dans une situation aussi bonne, sinon meilleure, qu'avant la guerre.

    Ces deux classes comprennent probablement environ 35 p.c. de la population entière du territoire occupé de la Belgique.

    Classes industrielles et petit commerce. - Si l'on se tourne vers les centres industriels dans les grandes villes, qui ont une proportion plus grande de leur population dépendant pour leur existence des industries et du commerce nationaux actuellement paralysés, on trouve un état sanitaire plus sujet à caution et en tout cas il ne se maintient que grâce à l'organisation intensive des secours et des mesures de protection. En général, une moyenne de 9 millions de livres de graisse et de 160 millions de livres de céréales sont importées mensuellement de l'extérieur par la "Commission for Relief", et distribués en majeure partie à ces classes. C'est de ces fournitures, et des produits nationaux disponibles, que leur alimentation doit être assurée. Comme ces classes comprennent environ 5 millions de Belges, il est évident que la nourriture qui leur est fournie est très près des nécessités réelles de l'alimentation. C'est donc principalement sur l'efficacité des fournitures faites pendant près de deux ans, et sur les résultats de l'alimentation de la population, que l'enquête a porté. Il convient de dire immédiatement que même avec l'aide de ces fournitures, la population a vécu dans les limites les plus étroites des nécessités alimentaires, et qu'il faut être constamment préoccupé, comme par le passé, de faire se balancer très soigneusement les valeurs en albumine, en graisse et en carbo-hydrates de ces rations minima : de même qu'il importe de veiller et d'arriver à ce que la situation au point de vue des fournitures en viande, qui se modifie constamment en raison des changements de saison et d'une déplétion graduelle du bétail, reçoive toujours sa solution.

    D'une manière générale, il ne peut y avoir de doute sur ce point que la vitalité et la résistance de la majorité des gens de cette classe ont diminué et alors que leur état général - à l'exception d'une augmentation de la tuberculose - ne témoigne d'aucune tendance aiguë, certaines situations déterminées se développent et doivent être combattues, à péril de voir s'ensuivre de graves conséquences. On peut dire tout de suite que l'augmentation de la tuberculose me parait due à la diminution de vitalité qui est elle-même le résultat de la sous-nutrition, et que si aujourd'hui nous retournions à la normale, les adultes non affectés regagneraient probablement, après deux ou trois mois d'alimentation large, leur état de santé antérieur. Toutefois, cela n'est pas vrai pour ceux qui ont contracté la tuberculose ni surtout pour les enfants adolescents qui probablement souffrent plus que tout autre groupe de cette classe, bien que les mesures prises, radicales, sous forme d'alimentation séparée et supplémentaire pour les adolescents dans les écoles, puissent enrayer le mal. Je suis heureux de pouvoir dire que le grand dévouement et le stimulant dans l'œuvre de secours aux enfants et aux bébés en Belgique ont de façon générale amélioré leur état jusqu'à les amener presque au-dessus de la normale."

    Le manque de viande, de graisse, de lait, la diminution de la production des légumes et des fruits, ont été les causes essentielles de l'accroissement des cas de tuberculose.

    Beaucoup de cas de tuberculose insuffisamment guéris ont réapparu. Les sanatoriums sont encombrés. L'augmentation des tuberculeux dans les cliniques s'est élevée à 100%. L'enquête menée par M. LUCAS tant à Bruxelles qu'à Anvers, Gand, Liège, Mons l'a conduit à cette conclusion :

    L'état de la tuberculose, dit M. LUCAS, demande à être considéré sérieusement et il est difficile actuellement, de mener une campagne active contre cette maladie. Il devrait y avoir toutefois des facilités plus grandes pour accorder une alimentation supplémentaire dans les cas de tuberculose et des provisions devraient être faites pour des suppléments de ration dans les écoles. De nouveaux dispensaires devraient être ouverts dans les grands centres, là où il n'y en a pas et de ces grands centres, avec des infirmières spécialement chargées des visites, un travail préventif considérable peut être effectué. Il est particulièrement important d'atteindre les logis où il existe des cas actifs de tuberculose ne pouvant actuellement entrer dans un sanatorium. Des repas supplémentaires devraient être fournis dans ces logis et des mesures devraient être prises là où c'est possible pour envoyer les enfants de ces ménages à la campagne ou dans des sanatoria temporaires improvisés."

    Évidemment, l'enfance, privée de lait, se trouve particulièrement atteinte. Le rachitisme a augmenté considérablement, bien que l'état général des enfants, objet d'une plus grande sollicitude, se trouve être meilleur depuis la guerre.

    Des œuvres nombreuses, des cantines pour nourrices, futures mamans, enfants, ont été créées et fonctionnent, de même que des cantines spéciales pour enfants faibles de 3 à 17 ans. D'autre part, la population scolaire, en Belgique, pour les écoles primaires, est estimée à 885.000 élèves, et pendant le dernier semestre, ils ont reçu le repas scolaire supplémentaire servi à l'intervention de la "Commission for Relief". Il a été décidé, si la chose est possible, d'obtenir des importations suffisantes pour étendre ces repas scolaires aux écoles supérieures à partir du semestre prochain commençant le 1er octobre. Le service nouveau porterait probablement sur 1.500.000 enfants en Belgique, soit à peu près la totalité de la population scolaire, et sur 500.000 à 750.000 enfants du Nord de la France. Il est surtout important, pour le développement de ces enfants et pour la protection des tuberculeux ou des pré-tuberculeux qui doivent rester à la maison, que l'alimentation soit augmentée et que l'on prévoie des mesures spéciales pour parer au présent déficit en graisse.

    En conclusion, le docteur LUCAS s'exprime en ces termes :

    "La situation générale de la santé publique en Belgique n'est pas tellement triste, eu égard aux circonstances. Les classes aisées et les classes agricoles sont toutes dans une situation très proche de la normale. Pour les classes industrielles et du petit commerce, attendu qu'elles subissent de grandes privations, le résultat de l'œuvre de secours peut être résumé ainsi : la population adulte est dans un état tel qu'elle pourra revenir promptement à l'état normal ; la sollicitude générale pour les enfants a eu pour conséquence une amélioration réelle de la santé infantile jusqu'à un niveau supérieur au niveau normal ; les mesures actuellement en voie d'exécution pour renforcer les soins à donner aux adolescents par le moyen d'un repas supplémentaire dans les écoles devraient amener cette catégorie dans un état voisin de la normale. L'œuvre magnifique accomplie en Belgique par les Femmes, dans les soins donnés aux enfants, est au-dessus de tout éloge.

    La surveillance rigoureuse des médecins belges et des autorités militaires a empêché toute épidémie dans la pays depuis le début de la guerre. L'accroissement anormal de la tuberculose constitue une exception unique dans la situation satisfaisante de la santé publique. Des mesures nouvelles doivent être prises immédiatement pour enrayer ce danger."

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    (Texte intégral extrait du journal "Le XXe Siècle" paru au Havre et à Paris, le  mardi 19 septembre 1916.)

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